lundi 31 mars 2025

De l'éthique à la politique en passant par la science (introduction)


 Essai de philosophie politique appliquée (suite)

INTRODUCTION

une éthique allant de l’individu au collectif grâce à la connaissance de l’autre

La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes deviendront meilleurs (il n’est pas permis de l’espérer), mais parce qu’un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles nécessités économiques leur imposeront l’état pacifique, comme autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les maintenaient dans l’état de guerre. (Anatole France)[1].

Et si d’aventure, Anatole France avait raison ? Nul doute alors qu’il conviendrait de s’intéresser dès aujourd’hui à l’émergence de cette science nouvelle peut-être déjà en gestation.

Cette prophétie, émise par l’auteur de Sur la pierre blanche au tout début du siècle dernier, peut nous sembler aujourd’hui quelque peu utopiste, après deux guerres mondiales, l’effondrement de l’Union soviétique et l’apparition d’une nouvelle forme de guerre froide que l’on pensait à jamais révolue. Elle mérite néanmoins une attention toute particulière, à l’aube de ce nouveau millénaire dans lequel nous avançons en terra incognita. Sachant bien que l’avenir ne se prédit pas mais se prépare, il n’est pas interdit d’anticiper en mettant en œuvre dès à présent tout ce qui est en notre pouvoir, pour que cette belle prophétie puisse avoir au moins une toute petite chance de se réaliser un jour, après quelques millénaires marqués par le fracas des armes. En effet, un nouvel ordre des choses se met en place très progressivement sans que nous puissions en avoir une conscience bien précise, même si un changement profond de l’ordre du monde s’accomplit aujourd’hui sous nos yeux de manière assez spectaculaire avec la défection récente de l’allié américain dans l’affrontement du camp occidental avec la Russie. Les nouvelles nécessités économiques qui l’accompagnent, même si l’état pacifique qu’elles pourraient imposer semble bien incertain, conduiront sans doute à l’invention d’une science nouvelle dont il peut être utile de chercher à discerner les contours dès à présent pour en cerner les contenus et se donner les moyens d’en acquérir au plus tôt une certaine maîtrise.

Sans qu’il ne soit encore possible de se faire une idée très précise de la forme exacte que prendront les disciplines constituant ce nouveau corpus, on peut déjà présager que celui-ci se tiendra à cheval entre les sciences de l’ingénieur et les sciences sociales ou politiques, à la frontière des sciences exactes avec les sciences humaines. On peut en effet dès à présent constater que l’électronique et les réseaux informatiques ont conduit à l’avènement d’une nouvelle société dite « numérique », et noter que cette véritable révolution à peine enclenchée, est encore très loin d’avoir montré toute l’étendue des bouleversements qu’elle porte en germe. Qu’ils soient cognitifs, culturels, politiques ou sociaux, voire civilisationnels, ces changements suscitant un nouvel ordre des choses, sont tous liés à l’information et à son exploitation collective. Le cyberespace qui est le terrain de jeu de cette nouvelle société nous donne chaque jour un peu plus la mesure des changements à l’œuvre. « Dans quel espace vivons-nous actuellement ? » s’interrogeait en 2007 le philosophe et historien des sciences Michel Serres. « Nous avons changé d’espace », or « changer d’espace signifie changer de droit et de politique »[2]. Les formidables progrès des technologies de l’information qui bouleversent aujourd’hui nos espaces de communication, ont en effet des prolongements proprement politiques dont l’ampleur mérite que l’on s’y intéresse de plus près. Après le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé, celui de l’imprimé à l’écran marque la troisième grande manifestation de ces révolutions du signe qui, provoquent de véritables bouleversements civilisationnels liés aux progrès des technologies de l’information.

Des tablettes d’argile aux tablettes tactiles, les sauts technologiques touchant les supports de l’information ont en effet été à l’origine de toutes les grandes mutations des civilisations qui ont marqué l’histoire de l’humanité. L’État fondé sur un droit écrit stable, la monnaie, la géométrie, les grandes religions monothéistes, sont apparues avec l’arrivée de l’écriture. Le capitalisme, la science expérimentale moderne, la réforme luthérienne, les démocraties modernes sont nées avec l’invention de l’imprimerie. La mondialisation actuelle enfin est née avec l’invention des télécommunications (électronique et réseaux informatiques). Les répercussions culturelles à en attendre sont considérables et touchent en premier lieu la politique, en donnant au simple citoyen le pouvoir de débattre sur un pied d'égalité avec les "sachants" détenteurs de l'autorité. Malgré les risques non négligeables d’effets pervers, ces répercussions pourraient ainsi permettre, d'envisager une revivification de la démocratie dans le monde globalisé qui s’impose à nous chaque jour un peu plus, à condition que ce véritable « changement dans les dispositions fondamentales du savoir » ne conduise pas à ce « que l’homme s’efface, comme à la limite de la mer un visage de sable »[3].

Dans un monde qui se transformerait peu à peu en « espace diversitaire, celui de l’individu global, de la société liquide et de l’homme de sable »[4], comme certains le craignent, ce risque n’est peut-être pas, en effet, totalement écarté. Même si le reste du monde ne semble pas s’inscrire dans une telle perspective, et encore moins depuis l’arrivée de ce « nouveau shérif dans la ville » que le peuple américain a porté au pouvoir dans le bureau ovale, le risque demeure entier, en particulier dans nos sociétés européennes.

... à suivre, travail en cours... 



[1]     Anatole France, Sur la pierre blanche, Calmann-Lévy, 1905.

[2]     Michel Serres, Les nouvelles technologies révolution culturelle et cognitive, Conférence, Quarante ans de l’INRIA, forum « Informatique et Société », Lille, 2007.

[3]     Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, Paris. 1966.

[4]     Philippe de Villiers, Propos recueillis par Geoffroy Lejeune, JDNews, le 11/03/2025.


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