jeudi 22 janvier 2026

L’État au prisme des neurosciences, pour la mise en oeuvre d'une intelligence collective

Le fondateur de notre Cinquième République, observant que « toute notre histoire » avait connu « l'alternance des immenses douleurs d'un peuple dispersé, et des fécondes grandeurs d'une nation libre groupée sous l'égide d'un État fort »[1], justifiait ainsi sa vision de l’État inspirant les grandes lignes de la Constitution qu’il proposera par la suite aux Français :

(…) le trouble dans l'État a pour conséquence inéluctable la désaffection des citoyens à l'égard des institutions. Il suffit alors d'une occasion pour faire apparaître la menace de la dictature.[2]

Devant le chaos des empires en reconstruction, à l’œuvre sous nos yeux au sein d’un espace géopolitique de plus en plus contraint, la construction européenne semble aujourd’hui à la croisée des chemins. En France, comme dans d’autres États européens, le trouble dans l’État, qui a pour conséquence inéluctable la désaffection des citoyens à l'égard de ses institutions, semble aujourd’hui difficile à ignorer. Prendre conscience de cette situation quelque peu préoccupante pour tenter d’en dissiper le trouble, c’est se donner un premier moyen de lutter contre toute occasion susceptible de faire apparaître la menace d’une dictature.

L’Europe est, à l’évidence, toujours en mal d’institutions véritablement démocratiques. Celles-ci restent en effet difficiles à concevoir dans le respect de nos standards culturels actuels en matière de politique. Alors même que nous entrons dans une nouvelle ère marquée par une troisième révolution, celle des écrans et de la globalisation du monde qui en résulte, notre culture politique actuelle reste encore en effet profondément imprégnée des standards lentement échafaudés à la suite de la seconde révolution du signe[3] associée à l’invention de l’imprimerie, après la première associée à celle de l’écriture. Si l’Europe ne veut pas basculer, comme il semble qu’elle en prenne de plus en plus le chemin, vers une fédération d’États inféodée à la puissance américaine, il va lui falloir inventer une nouvelle forme de régime politique adaptée à cette troisième révolution et aux bouleversements civilisationnels que celle-ci ne manquera pas de provoquer. Nul doute que les peuples qui l’habitent auront besoin à cette fin, de comprendre par eux-mêmes le monde qui les entoure, afin de compter avec lui, en tempérant leurs intérêts particuliers grâce à une politique ou une éthique soucieuse de l’intérêt général. Quelle que soit la forme que prendra cette Europe, État fédéral ou simple communauté d’États, les hommes qui la peuplent devront pouvoir pour cela disposer d’une mémoire collective mettant en œuvre une véritable intelligence collective. Conçue comme le travail de la mémoire humaine, nous verrons que cette intelligence collective ne devra pas se contenter de sa seule part procédurale déjà bien développée avec l’intelligence artificielle, mais pourra s’étendre à sa partie consciente, qu’elle devra modéliser pour mettre en œuvre une intelligence conceptuelle s’appuyant sur l’exploitation par tous d’une documentation scientifique.

Pour mieux comprendre le fonctionnement de la mémoire humaine et s’en inspirer, on peut se référer aux travaux d’Alain Berthoz sur la physiologie de la perception et de l’action, dans lesquels il nous décrit la mémoire comme un formidable « instrument de prédiction ». Considérant en effet le cerveau comme « une machine à anticiper » secondée par l’émotion « qui prépare le corps et le cerveau aux conséquences des actions à venir », ce neurophysiologiste observe que « nous sommes des organismes orientés vers un but »[4]. Il élargit par la suite son étude de l’organisme, jusqu’à proposer d’en appliquer les principes à l’organisation des sociétés humaines considérées comme des organismes orientés vers un but. L’idée de concevoir l’État comme un organisme vivant semble en effet séduisante. Le but vers lequel s’orienterait le cerveau qui gouverne cet État réunissant des hommes dans une même communauté de destin que l’on souhaite bienveillant, serait la recherche de l’intérêt général, en s’appuyant sur ce formidable instrument de prédiction que constituerait une véritable mémoire collective, partagée avec intelligence.

La mémoire humaine est en effet, le lieu de la mise en forme de signaux s’offrant à l’observation, donc celui de l’expression de la théorie [5] considérée par Aristote comme l’activité propre de l’intelligence. C’est le lieu de la mise en œuvre d’un processus intellectuel qui s’enclenche à partir d’un besoin de savoir pour agir. Cette finalité déterminée par une intention, est envisagée comme un problème à résoudre au moyen de l’intelligence. Elle est ce fameux but observé par Alain Berthoz, vers lequel sont « orientés » nos « organismes », ou bien encore, la cause ou la raison qui motive le travail de l’intelligence et donne leur sens à nos perceptions de la réalité. Ce processus englobe tout un ensemble de fonctions qui s’organisent dans la mémoire en une sorte de continuum cognitif, pour sélectionner avec discernement les données susceptibles de participer à la résolution du problème posé par le besoin d’agir, pour engendrer les connaissances utiles à sa solution, et produire in fine des savoirs nécessaires à la décision dans l’action. C’est dans la mémoire que l’information s’enrichit à partir de différentes sources échelonnées dans le temps et réparties dans l’espace. C’est là qu’elle se mutualise puis se recombine pour concevoir ou donner naissance à de nouvelles connaissances, et prendre un sens nouveau que l’inconscient ordonne et que la conscience compose et transcrit. C’est enfin dans la mémoire, ce prodigieux système d’information équipant tout être humain, que l’inconscient calcule et que le conscient pense les savoirs nécessaires à l’action en les projetant vers un but et en leur donnant ainsi tout leur sens. C’est donc dans la mémoire que se construit le sens à partir d’observations théoriques, en guidant l’information à chaque étape inconsciente puis consciente de sa mise en-forme (donnée, connaissance puis savoir).

Les neurosciences distinguent généralement la mémoire implicite ou tacite, au sein de laquelle s’élabore une connaissance implicite ou inconsciente (qui n’est pas formellement exprimée), de la mémoire explicite ou déclarative au sein de laquelle s’élabore une connaissance explicite ou consciente (formellement exprimée par une réflexion consciente). La physiologie quant à elle, étudie le fonctionnement des organismes vivants, et s’applique aux automatismes que la nature met en œuvre dans une mémoire implicite, au service d’une intelligence que l’on dira procédurale. Mais au-delà de cette physiologie du système nerveux, on peut raisonnablement penser que ces qualités précieuses d’anticipation et d’orientation caractéristiques de la mémoire implicite s’étendent aux fonctions réflexives de la mémoire explicite, au service d’une intelligence que l’on dira conceptuelle. Seule cette dernière en effet, la mémoire explicite, intervient dans l’élaboration des savoirs intellectuels. Ces deux aspects de la mémoire étant néanmoins totalement imbriqués, le fonctionnement de la seconde est indissociable de celui de la première. Les deux méritent donc d’être examinés afin de pouvoir envisager d’en étendre le modèle à l’organisation d’une mémoire collective ou documentaire commune, et à la mise en œuvre d’une intelligence collective. Notons ici que, lorsque cette mémoire est un artéfact électronique, son travail procède d’une intelligence dite artificielle qui demeure procédurale, et produit une connaissance préfabriquée qui, bien que parfois formulée explicitement, d’une écriture que l’on pourra dire « automatique », ne produit que des automatismes. Ne passant pas par l’étape d’un savoir conscient, ces automatismes ne permettent pas, en l’état, l’élaboration de décisions éclairées émanant d’une intelligence naturelle, qui donnent tout leur sens aux actions humaines, en les projetant vers ce fameux but qui oriente si remarquablement nos organismes.

Mais, au-delà de l’incitation à la mise en œuvre d’une telle intelligence collective, les travaux d’Alain Berthoz peuvent nous inviter à fonder nos approches de l’organisation de l’État sur des principes hérités des expériences du passé politique de nos sociétés, en relation avec ce que la neurophysiologie nous enseigne des modes de perception et d’action de nos organismes. L’État serait alors considéré comme le corps de cet organisme vivant dont on souhaite améliorer l’organisation. Le chef de l’État en serait la tête exclusive, siège d’un cerveau commandant l’ensemble du corps, et en particulier les deux jambes dont il dispose pour se tenir debout et avancer, en s’appuyant alternativement sur l’une puis sur l’autre. Convenons que la conduite de sa jambe droite soit inspirée par la part de son  intelligence dite procédurale, dont l’autorité est toute temporelle, relative aux affaires physiques, guidée par le calcul et l’ordre social, et s’exerçant sur les corps comme sur les biens. Celle de sa jambe gauche s’inspirerait alors, quant à elle, de la part de son intelligence dite conceptuelle, dont l’autorité est plus spirituelle, relative aux valeurs morales, guidée par la pensée, le cœur et le bien-être social, et s’exerçant sur les âmes ainsi que sur leur attachement au Bien.

Ce dualisme droite-gauche, dont l’esprit nous est soufflé par la dualité du corps et de l’âme dans notre culture judéo-chrétienne puisée aux sources de l’antiquité gréco-romaine, n’a de sens pour se situer dans l’espace, qu’en lien direct avec l’orientation du corps, et donc le sens de la marche. Face aux errements actuels de la tripartition des systèmes politiques, dans beaucoup de démocraties et en particulier la nôtre, ce dualisme droite-gauche doit nous servir de guide incontournable pour l’organisation politique de nos sociétés, si l’on veut bien s’inspirer de la physiologie des organismes vivants. Comme tout organisme humain, le corps politique doit pouvoir tenir debout sur ses deux jambes et s’en servir pour progresser. Le principe du trépied permet quant à lui de tenir debout mais certainement pas d’avancer aisément. Or, en politique, comme dans beaucoup d’autres domaines, l’immobilisme ne peut être de mise, et le tripartisme conduit immanquablement à ce qu’une quatrième jambe finisse par s’imposer afin de retrouver toute la vélocité nécessaire à l’action. Mais, le mode quadrupède, s’il est bien maîtrisé par l’espèce animale dont la tête est seulement équipée d’une mémoire implicite dédiée au travail de l’intelligence procédurale, n’est pas notre modèle. Il semble certes plus performant pour la course que le mode bipède, mais demeure néanmoins peu adapté à l’évolution de l’espèce humaine dont les cerveaux sont dotés en outre d’une mémoire explicite permettant le travail de l’intelligence conceptuelle, plus à même de contribuer à modéliser leur organisation sociale.

Dans cette tripartition de la vie politique que nous connaissons aujourd’hui, les autorités respectives, temporelle et spirituelle, des jambes droite et gauche, sont en effet repoussées aux extrêmes pour laisser la place à une troisième jambe relevant d’un centre gauche tiraillé par une droite molle. Tirée à hue et à dia, cette troisième jambe est dénuée de toute autorité en provenance du cerveau pour orienter une quelconque fonction, dans sa logique dualiste qui impose un choix clair entre le oui et le non pour décider et agir, ou entre la droite et la gauche pour éviter d’aller tout droit dans le mur. Elle se repose alors sur l’arbitrage de l’autorité judiciaire qui est toute prête à combler le vide laissé par la quatrième jambe manquante. Celle-ci s’adjuge alors ce pouvoir de fournir une quatrième jambe qui ne se contente pas de contribuer au mouvement, mais s’arroge en outre le droit d’en assurer la conduite en lieu et en place du peuple souverain ou de son représentant légitime, le chef de l’État. Ainsi privé de tête par évincement progressif de son chef, ce corps politique se trouve dès lors bien désorienté, condamné à errer de droite et de gauche, faute de réussir à faire fonctionner une véritable alternance droite-gauche lui permettant de donner un sens à sa marche. Il est alors inévitablement contraint à l’adoption d’un mouvement de toupie bien peu compatible avec la marche déterminée d’un État souverain.

Mais si un retour à ce dualisme droite-gauche que la physiologie nous suggère peut sembler convenir pour organiser un État démocratique, soit la façon d’être d’un peuple souverain unifié en corps politique, il ne suffit pas pour régler démocratiquement la manière d’être collective d’une communauté d’États. Littéralement en effet, un état, c’est une façon d’être. Avec une majuscule, l’État[6], c’est un corps[7] politique, soit un ensemble de choses constituant une unité organique, qui réunit un peuple sous la bannière d’une autorité reconnue souveraine par la communauté de ses pairs (les autres États). En tant qu’unité organique, l’État organise la façon d’être du peuple ainsi unifié en corps politique, dans le respect de ses propres lois, comme de celles qui règlent la manière d’être collective de la communauté des autres États.

Comme ses fondateurs l’avaient espéré, la construction européenne pourrait être le laboratoire grandeur nature permettant d’expérimenter la faisabilité d’un tel projet communautaire, à l’échelle d’un continent ou d’une civilisation pluriculturelle. Une telle construction n’est cependant possible qu’à condition de ne pas engager les États membres dans un processus de perte irréversible de leur indépendance nationale, sans un assentiment de leur peuple dûment manifesté. À partir d’une vaste mosaïque de peuples européens érigés en États, et façonnés par l’histoire autour de cultures ou de façons d’être et de langues associées différentes, comment réaliser cette union qui fait la force, sans tomber dans un processus d’unification gommant toute la richesse et la diversité d’une civilisation plus que millénaire ? Comment inventer une souveraineté continentale sans oblitérer les indépendances nationales ? En un mot, comment façonner une unité de manières de faire sans effacer la diversité des façons d’être ? Autant de questions demeurant pour l’instant sans réponses claires. Il nous faudra bien pourtant tenter un jour d’y répondre démocratiquement avec clairvoyance, afin de contribuer à la recherche de cette « paix universelle » dont Anatole France nous prédit avec un bel optimisme, « qu’elle se réalisera un jour, non parce que les hommes deviendront meilleurs (il n’est pas permis de l’espérer), mais parce qu’un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles nécessités économiques leur imposeront l’état pacifique »[8].

Sans attendre que ce « laboratoire » de la construction européenne encore en chantier puisse apporter des réponses à toutes ces questions touchant à l’organisation démocratique de notre nouveau monde encore en chantier, on peut néanmoins commencer à distinguer quelques principes de bon sens susceptibles d’éclairer la réflexion. L’empire romain tenait debout sur une seule jambe grâce à une ramification de racines polythéistes étendues. Sa chute s’est enclenchée après le remplacement de celles-ci par une racine unique plus profondément ancrée dans le sol, celle du monothéisme judéo-chrétien. De la même manière, la chute de ce nouvel empire occidental a probablement débuté avec le siècle des Lumières et l’affaiblissement progressif du christianisme dans nos démocraties modernes, dont on peine encore à entrevoir l’issue. On peut toutefois observer que le pouvoir "spirituel" qui lui succèdera à l’échelle mondiale, devra être capable d’imposer son autorité, dans le chaos actuel des empires en reconstruction, sur des espaces de plus en plus contraints par des ressources naturelles restreintes.

À l’échelle d’une communauté internationale, les lois réglant la façon d’être des États qui la composent, et les moyens d’en appliquer les manières de faire, leur force d’action, relèvent d’une forme d’éthique qu’il conviendrait de nommer[9]. De même que la notion d’éthique s’est étendue dans l’antiquité, de l’individu à la cité (polis) puis plus tard à la nation, sous forme de politique, cette nouvelle forme d’éthique doit en effet pouvoir s’étendre à l’humanité toute entière réunie sur terre en communauté d’États souverains formant ainsi une sorte de métapolitique ou de géopolitique. Les lois seules ne peuvent en effet suffire à garantir un ordre international, transnational ou mondial, sans les moyens d’en faire appliquer les modalités, soit les manières de faire ou la force nécessaire pour les faire respecter. Il est en particulier parfois bien difficile de légitimer un droit international qui pourrait être invoqué par des États, pour intervenir y-compris militairement sur le territoire d’un autre État souverain. La seule prétention internationale de ce droit ne saurait en effet masquer le fait que, sans une forme originale de pouvoir éthique susceptible d’en ordonner les manières de faire, il serait assez peu naturellement détaché de tout intérêt particulier. Aucune autorité internationale ne paraissant ainsi capable de s’imposer aux États souverains par la seule vertu du droit, une extension de l’éthique ou de la politique à une « Cité » supranationale semble s’imposer. Cette nouvelle forme de corps politique serait néanmoins si fondamentalement différente de la cité antique ou de la nation moderne, qu’il nous faudra inventer une nouvelle forme de pouvoir « éthique » associé, dont nous sommes encore très loin d’imaginer ne seraient-ce que les grandes lignes.

Comme les intérêts particuliers de chaque individu, qui l’incitent à ne compter que sur lui-même, sont tout naturellement tempérés par une éthique personnelle qui lui impose de compter avec l’autre, les intérêts particuliers de chaque État peuvent être fortement tempérés par une politique nationale soucieuse de compter avec les autres. Ainsi que l’y engagent un sens commun bien compris et une civilité bien ordonnée, l’État se conforme alors à des règles de géopolitique élaborées par un droit communautaire démocratiquement consenti par les peuples composant la communauté, largement influencés par un sens de l’État bien compris et une humanité bien ordonnée. Ces lois permettent de régler les façons d’être de chaque État composant la communauté, mais les moyens d’en faire appliquer les manières de faire par une union, dont le sens commun nous a toujours incité à dire qu’elle faisait la force, ne sont toujours pas satisfaisants.

Dans le langage militaire, une force réunit un certain nombre de corps constitués dont le commandement est assuré par des chefs de corps. Ce sont des unités autonomes dont l’agilité est garantie par la liberté d’action de leurs commandants respectifs, mais dont les mouvements d’ensemble sont coordonnés par des officiers généraux. Au sein d’une force navale, la manœuvre d’ensemble est dirigée par le vaisseau amiral qui est une sorte de forteresse protégée par tous les bâtiments qui l’escortent. L’Europe est une vaste mosaïque de peuples façonnés par l’histoire autour de cultures et de langues associées, aussi diverses que variées. Ces peuples se sont constitués progressivement au cours des siècles en corps politiques autonomes, des États souverains, en suivant de longs processus d’unification parfois chaotiques, la plupart du temps associés à l’adoption de langues communes qui les identifient en tant que nations. Pour les unir, sans nuire à leur autonomie, afin de rendre possible la manœuvre d’ensemble donnant à l’union la capacité de déployer sa force, il ne reste plus qu’à concevoir le vaisseau amiral. Celui-ci devra être une forteresse capable de diriger cette manœuvre d’ensemble avec toute l’autorité qui s’impose, dans le respect de principes démocratiques adaptés à notre nouveau monde dont les grandes lignes géopolitiques se reconfigurent chaque jour un peu plus sous nos yeux.

Comme nous l’avons déjà observé, on peut tout de même noter ici, que le pouvoir "spirituel" susceptible de s’imposer dans le chaos des empires en reconstruction, sur des espaces de plus en plus contraints, devra disposer d’une autorité aussi incontestée que celle dont jouissait jadis le  pouvoir spirituel dans le monde chrétien. Après les échecs successifs de la Société des Nations puis de l’Organisation des Nations Unies, un tel pouvoir "spirituel" devra sans doute reposer sur une Société des Peuples Souverains réunissant des États-Nations marchant sur leurs deux jambes dans une alternance droite-gauche toute démocratique. Ces États devront être soumis au seul droit international susceptible de pouvoir s’imposer à des peuples souverains, qui devra se fonder non plus tant sur cette sempiternelle intangibilité de frontières issues d’une histoire mouvementée, que sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce droit imprescriptible, qui est le pilier fondamental de toute organisation démocratique, devra être le critère incontournable d’admission dans cette société des peuples souverains, applicable à tous les États candidats à une intégration dans la communauté internationale ainsi conçue.

Notons également ici que le concept d’État doit être clairement distingué d’un objet d’un autre genre auquel il est parfois confronté, qui est connu sous le nom de « faction »[10], pour désigner une manière ou une façon de faire. À la différence de l’État qui assemble un même peuple dans une façon d’être, la faction rassemble des populations par des façons de faire qui la caractérisent en tant que telle, destinées à s’imposer aux autres. Ces modes d’action qui lui sont propres, ou ces manières le plus souvent subversives ou « factieuses », sont celles de mouvements armés révolutionnaires ou terroristes qui ne sont en aucun cas des États, même s’ils se revendiquent parfois comme tels  ou s’ils disposent comme souvent d’une branche politique censée les représenter auprès de la communauté internationale.

Enfin, pour résumer ces premières observations et rêver un peu, on peut imaginer les bases d’une nouvelle théorie de l’information susceptible d’éclairer les évolutions du concept d’État de droit que nous allons nécessairement connaître très progressivement dans les décennies à venir. C’est en effet sous nos yeux et ceux des générations futures que se dérouleront les immenses bouleversements géopolitiques que cette troisième « révolution du signe » consacrant le passage de l’imprimé à l’écran, après celui de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé, a désormais bien entamé. L’État pourra y être envisagé comme un organisme vivant disposant d’une intelligence collective, conçue sur le modèle de nos mémoires humaines. Leur travail, tout d’abord implicite, de nature procédurale, sera celui d’une intelligence artificielle capable de produire quasi instantanément de la connaissance préfabriquée procédant d’une écriture automatique. Il sera ensuite explicite, de nature conceptuelle, pour élaborer les savoirs réfléchis nécessaires à la décision politique. Sa manière de faire pourra reposer sur l’autorité toute temporelle de l’intelligence artificielle, dont la force, seule véritable source de pouvoir, devra néanmoins être soumise à une autorité plus spirituelle sur laquelle reposera sa façon d’être, qui en fera un État souverain. L’État du troisième millénaire, pourra ainsi se concevoir comme la façon d’être d’un peuple souverain doté d’une intelligence collective, d’abord artificielle (IA) puis conceptuelle, à l’image de l’intelligence humaine procédant du travail inconscient de la mémoire implicite puis conscient de la mémoire explicite.



[1]   Charles de Gaulle, Discours et messages – Dans l’attente 1946-1958 (discours de Bayeux du 14 juin 1952), Plon 1970.

[2]   Premier discours du général de Gaulle à Bayeux, prononcé le 16 juin 1946.

[3]   « Après le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé, celui de l’imprimé à l’écran marque la troisième grande manifestation de ces révolutions du signe qui, provoquent de véritables bouleversements civilisationnels liés aux progrès des technologies de l’information. » (Francis Beau, De l'éthique à la politique en passant par la science, introduction, blog Exploitation de l’information utile, 31/03/2025).

[4] Alain Berthoz, Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle, Interview (Propos recueillis par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin, La Revue mensuelle n° 47, 17/09/2003.

[5] Du grec theorein « contempler, observer, examiner » et théôria « vision, contemplation ».

[6]   Autorité politique souveraine, civile, militaire ou éventuellement religieuse, considérée comme une personne juridique et morale, à laquelle est soumise un groupement humain, vivant sur un territoire donné (CNRTL).

[7]   Ensemble de personnes ou de choses considéré comme une unité organique (Académie).

[8] Anatole France, Sur la pierre blanche, Calmann-Lévy, 1905.

[9] Une sorte de cosmopolitique à la manière de Kant, ou de métapolitique ?

[10] Du latin factio signifiant "manière de faire", groupe de gens qui agissent ensemble ou parti.





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