mardi 19 mai 2026

Du bipartisme

La tripartition du jeu politique moderne s'impose désormais de plus en plus à de nombreux régimes démocratiques occidentaux parmi les plus anciens, dont le britannique et le nôtre structurés naguère autour de deux grands blocs se partageant alternativement le pouvoir. Réunissant en effet des hommes politiques rompus au jeu des alliances, ces deux grands blocs se sont progressivement fissurés pour engendrer un bloc central intermédiaire accueillant les partisans du « en même temps », un pied dans chaque camp. Le fonctionnement démocratique du pouvoir, qui repose sur l’alternance entre une majorité et une opposition suffisamment déterminées pour être clairement distinguées, s’en trouve ainsi fortement déréglé. Désormais au pouvoir dans notre pays, ce bloc central n’est plus confronté à un seul adversaire résolument opposé, mais à deux partis antagonistes repoussés aux extrêmes. Ces derniers sont alors condamnés à s’épuiser dans une lutte à distance stérile ou à combattre en ordre dispersé un bloc central bien soudé mais sans grande pertinence politique tant les clivages qu’il leur oppose sont à géométrie variable et le plus souvent purement fictifs. Confronté à une opposition ainsi dispersée, le bloc central s’épuise à son tour dans des jeux d’alliance qui l’empêchent de gouverner efficacement faute de pouvoir réunir les majorités nécessaires au respect du jeu démocratique.

Sur dix erreurs politiques, neuf consistent à croire que ce qui était vrai hier l'est toujours aujourd'hui, mais la dixième, sans doute la plus grave, consiste à croire que ce qui était vrai hier ne l'est plus aujourd'hui. (Bergson)

De la France opposant naguère la gauche à la droite, en passant par le Royaume-Uni balançant entre travaillistes et conservateurs ou bien avant, entre whigs et tories, jusqu’aux États-Unis d'Amérique qui opposent les républicains aux démocrates, la bonne version de cette bipartition du jeu politique en voie de disparition ne serait-elle pas celle que nous suggère Bergson, opposant les progressistes aux conservateurs ? Les seconds seraient, selon lui, neuf fois sur dix dans l’erreur en s'attachant trop au passé, tandis que les premiers ne se tromperaient qu'une fois mais bien plus gravement en rejetant ce passé que l’autre camp célèbre. Bien que nécessairement très simplificatrice, cette partition aurait pour avantage de mieux contrer cette dérive tripartite délétère que l’on constate aujourd’hui, en interdisant toute fissuration des deux grands blocs dont l’opposition serait ainsi inscrite dans le libellé de leur propre nom. Elle rythmerait alors plus nettement la respiration démocratique de la nation dans une alternance franche et résolue entre deux partis littéralement opposés.

Ainsi assurée au cœur du pouvoir politique, cette saine alternance démocratique nécessairement brute de fonderie, car fondée sur un clivage aussi naturel que celui d’un diamant entre les mains d’un bon lapidaire, doit néanmoins permettre la conduite de l’État avec toute la finesse nécessaire à la continuité de son action. C’est là qu’intervient tout l’intérêt d’un régime de nature monarchique au sens premier du terme, c’est-à-dire « un seul chef à la tête de l’État », que celui-ci soit président d’une république ou souverain héréditaire d’un royaume. Un tel régime permet en effet de coiffer d’une autorité souveraine cette alternance vitale pour la démocratie, entre deux blocs partisans littéralement opposés, l’un progressiste croyant que ce qui était vrai hier ne l’est plus aujourd’hui, l’autre, conservateur, s’y refusant. Le chef de l’État, qu'il soit président ou monarque, se situant par nature au-dessus des partis, doit être ainsi capable de discerner l’impérissable de l'éphémère, soit un bien précieux à conserver, d'un bien plus courant qu’il convient d’accompagner pour progresser. Ce type de régime s’appuie donc sur le rôle primordial du chef de l’État dont la consécration, qu'elle soit de nature élective ou héréditaire, en fait un véritable hiérarque au sens étymologique du terme.

Ce mot nous vient en effet de hieros, « sacré » et de arkhê, terme polysémique en grec ancien désignant tout à la fois le commencement, c'est-à-dire l'origine ou la cause, mais aussi la personne ou la chose qui commence, le chef, le premier d'une série ou d’une hiérarchie, soit d’un ordre de primauté à caractère sacré. Que le chef de l’État soit président, c’est-à-dire hiérarque au service de l’intérêt général à la tête de cette « chose publique » (res publica) que l’on nomme en français « république », ou monarque régnant par la volonté de Dieu sur le bien commun, c’est cette sacro-sainte capacité de discernement qui doit lui permettre de servir la cause du peuple en distinguant toujours l’impérissable précieux de l’éphémère courant.

Que l’on soit en monarchie ou en république, le bipartisme qui permet à une majorité de gouverner sous la haute autorité du chef de l’État s’imposant aux deux partis, semble être la seule garantie de bon fonctionnement de l’alternance indispensable à la respiration démocratique d’une nation. En monarchie, la légitimité de cette autorité est d’origine divine, tandis qu’en république, elle est solidement fondée sur la volonté populaire à la seule condition qu’une majorité claire puisse se dégager de l’opposition entre deux partis clairement identifiés. Le seul clivage qui se dégage clairement de tout le corpus idéologique politique à notre disposition, semble être celui qui sépare le parti inclinant à croire que ce qui était vrai hier ne l'est plus aujourd'hui, de celui qui s’y refuse. Tous les autres clivages ne semblent être que des fictions sans grande pertinence politique dans la mesure où ils ne peuvent garantir la possibilité d’une alternance claire susceptible de rythmer la respiration démocratique d’un régime, résolument tourné vers l’avenir, sans pour autant négliger les héritages du passé.


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