lundi 23 janvier 2023

de l’ÉTAT (T23.0)

Littéralement, un état, c’est une "façon d’être". Avec une majuscule, l’État[1], c’est un corps politique, soit un ensemble de "choses" constituant une unité organique qui réunit un peuple sous la bannière d’une autorité reconnue souveraine par la communauté de ses pairs (les autres États). En tant qu’unité organique, l’État organise la "façon d’être" du peuple ainsi unifié en corps politique, dans le respect des lois qui règlent la façon d’être collective de la communauté des autres États. La notion de souveraineté est utilisée ici pour distinguer les États souverains, membres de l’ONU ou reconnus souverains par d’autres États membres, des États fédérés comme, par exemple, ceux formant les États-Unis d’Amérique.

Le concept d’État doit être clairement distingué d’un objet d’un autre genre auquel il est parfois confronté, qui est connu sous le nom de "faction"[2] pour désigner une manière ou une "façon de faire". À la différence de l’État qui assemble un même peuple dans une "façon d’être", la faction rassemble des populations par des "façons de faire" qui la caractérisent en tant que telle, destinées à s’imposer aux autres. Ces modes d’action qui lui sont propres, ou ces manières le plus souvent subversives ou "factieuses", sont celles de mouvements armés révolutionnaires ou terroristes qui ne sont en aucun des États, même s’ils se revendiquent parfois comme tels (État islamique par exemple) ou s’ils disposent comme souvent d’une branche politique censée les représenter auprès de la communauté internationale.

À l’échelle d’une communauté internationale, les lois réglant la "façon d’être" des États qui la composent, et les moyens d’en appliquer les "manières", leur force d’action, relèvent d’une forme d’éthique qu’il conviendrait de nommer[3]. De même que la notion d’éthique s’est étendue dans l’antiquité de l’individu à la cité (polis) sous forme de "politique", puis plus tard à la nation, cette nouvelle forme d’éthique doit en effet pouvoir s’étendre à l’humanité toute entière réunie sur terre en communauté d’États souverains formant une sorte de métapolitique ou de géopolitique. Les lois seules ne peuvent en effet suffire à garantir un ordre international, transnational ou mondial, sans les moyens d’en appliquer les "manières", soit la force nécessaire pour en faire respecter les modalités. Il est en particulier parfois bien difficile de légitimer un droit international qui pourrait être invoqué par des États pour intervenir y-compris militairement sur le territoire d’un autre État souverain. La seule prétention internationale de ce "droit" ne saurait en effet masquer le fait que, sans une forme originale de pouvoir "éthique" susceptible d’en ordonner les "manières", il serait assez peu naturellement détaché de tout intérêt particulier.

Aucune autorité internationale ne paraissant ainsi capable de s’imposer aux États souverains par la seule vertu du droit, une extension de l’éthique ou de la politique à une "Cité" supranationale semble s’imposer. Cette nouvelle forme de corps politique serait néanmoins si fondamentalement différente de la cité antique ou de la nation moderne, qu’il nous faudra inventer une nouvelle forme de pouvoir "éthique" associé dont nous sommes encore très loin d’imaginer ne seraient-ce que les grandes lignes. Comme ses fondateurs l’avaient espéré, la construction européenne pourrait être le laboratoire grandeur nature permettant d’expérimenter la faisabilité d’un tel projet, à l’échelle d’un continent ou d’une civilisation pluriculturelle, à condition de ne pas engager les États membres dans un processus de perte irréversible de leur indépendance nationale, sans un assentiment de leur peuple dûment manifesté.

Comment réaliser cette union qui fait la force, à partir d’une vaste mosaïque de peuples européens façonnés par l’histoire autour de cultures ou de "façons d’être" et de langues associées différentes, sans tomber dans un processus d’unification gommant toute la richesse et la diversité d’une civilisation plus que millénaire ? Comment façonner une unité de manières de faire sans effacer la diversité des manières d’être ? Comment inventer une souveraineté continentale sans oblitérer les indépendances nationales ?

Comme les intérêts particuliers de chaque individu qui l’incitent à ne compter que sur lui-même sont tout naturellement tempérés par une éthique personnelle qui lui impose de compter avec l’autre, les intérêts particuliers des États peuvent être fortement tempérés par une politique nationale soucieuse de compter avec les autres. Ainsi que l’y engagent un sens commun bien compris et une civilité bien ordonnée, les États se conforment alors à des règles de géopolitique élaborées par un droit communautaire démocratiquement consenti par les peuples composant la communauté, largement influencés par un sens de l’État bien compris et une humanité bien ordonnée.

L’union fait la force, nous dit le sens commun. Dans le langage militaire, une force réunit un certain nombre de corps constitués dont le commandement est assuré par des chefs de corps. Ce sont des unités autonomes dont l’agilité est garantie par la liberté d’action de leurs commandants respectifs, mais dont les mouvements d’ensemble sont coordonnés par des officiers généraux. Au sein d’une force navale, la manœuvre d’ensemble est dirigée par le vaisseau amiral qui est une sorte de forteresse protégée par tous les bâtiments qui l’entourent. L’Europe est une vaste mosaïque de peuples façonnés par l’histoire autour de cultures et de langues associées aussi diverses que variées. Ces peuples se sont constitués progressivement au cours des siècles en corps politiques autonomes, des États souverains, en suivant de longs processus d’unification parfois chaotiques, la plupart du temps associés à l’adoption de langues communes qui les identifie en tant que nations.

Si l’Europe ne veut pas basculer comme il semble parfois qu’elle en prend le chemin vers une fédération d’États inféodée à la puissance américaine, en quête d’institutions impossibles à établir dans le respect des principes démocratiques issus de la deuxième révolution du signe associée à l'invention de l'imprimerie, il va falloir inventer une nouvelle forme de régime politique adaptée à la révolution des écrans et à la globalisation du monde qui en résulte[4]. Nul doute que nous aurons besoin à cette fin de comprendre par nous-mêmes le monde qui nous entoure en comptant sur de véritables systèmes d' information, organisés en mémoires collectives reposant sur l'exploitation par tous d'une documentation scientifique, et permettant la mise en œuvre d'une véritable intelligence collective.[5]

En attendant que ce « laboratoire » de la construction européenne encore en chantier puisse apporter des réponses à toutes ces questions touchant à l’organisation démocratique du monde, on peut se contenter de réfléchir à l’organisation démocratique des États. On a vu, à propos de nos mémoires individuelles, qu’il nous faudrait revenir sur cette formidable capacité d’anticipation de nos cerveaux dont Alain Berthoz étend l’étude, jusqu’à proposer d’en appliquer les principes à l’organisation des sociétés humaines considérées comme des organismes, orientés vers un but. L’idée de concevoir l’État comme un organisme vivant, orienté vers un but, semble en effet séduisante. Le but vers lequel s’orienterait le cerveau qui gouverne cet État réunissant des hommes dans une même communauté de destin que l’on souhaite bienveillant, serait la recherche de l’intérêt général, à l’aide de ce formidable instrument de prédiction que constituerait une véritable mémoire collective, partagée avec intelligence.

Mais, bien au-delà de l’exhortation à la mise en œuvre d'une telle intelligence collective, les travaux d’Alain Berthoz peuvent nous inciter à fonder nos approches de l’organisation de l’État sur des principes hérités des expériences du passé politique de nos sociétés, en relation avec ce que la neurophysiologie nous enseigne des modes de perception et d'action de nos organismes. L’État est le corps de cet organisme vivant dont on souhaite améliorer l’organisation. Le chef de l’État en est la seule tête, équipée d’un cerveau qui gouverne l’ensemble du corps, et en particulier les deux jambes dont il dispose pour se tenir debout et avancer en s’appuyant alternativement sur l’une puis sur l’autre. La conduite de sa jambe droite est mue par une autorité toute temporelle, relative aux affaires physiques, guidée par la raison et l'ordre social, et s’exerçant sur les corps comme sur les biens, tandis que celle de sa jambe gauche relève d’une autorité plus spirituelle, relative aux valeurs morales, guidée par le cœur et le bien-être social, et s’exerçant sur les âmes comme sur leur attachement au bien.

Cette dualité droite-gauche, dont l’esprit nous est soufflé par notre culture judéo-chrétienne puisée dans les profondeurs de l’antiquité gréco-romaine, n’a de sens pour se situer dans l’espace qu’en lien direct avec l’orientation du corps, et donc le sens de la marche. Face aux errements actuels de la tripartition des systèmes politiques, dans beaucoup de démocraties et en particulier la nôtre, cette dualité droite-gauche peut nous servir de modèle pour l’organisation politique de nos sociétés, en s’appuyant sur la neurophysiologie. Comme tout organisme humain, le corps politique doit pouvoir tenir debout sur ses deux jambes et s’en servir pour avancer. Le principe du trépied permet de se tenir debout mais pas de se déplacer. Or on ne peut que constater qu’en politique, là où l’immobilisme ne peut pas être de mise, le tripartisme conduit immanquablement à ce qu’une quatrième jambe finisse par s’imposer afin de pouvoir avancer. Mais, le mode quadrupède, s’il est bien maîtrisé par l’espèce animale dont la tête est seulement équipée d’une mémoire implicite dédiée au travail de l’intelligence procédurale, n’est pas notre modèle. Il semble certes plus performant pour la course que le mode bipède, mais demeure néanmoins peu adapté à l’évolution de l’espèce humaine dont les cerveaux sont dotés en outre d’une mémoire explicite permettant le travail de l’intelligence conceptuelle, plus à même de contribuer à modéliser leur organisation sociale.

Dans cette tripartition de la vie politique que nous connaissons aujourd’hui, les autorités respectives, temporelle et spirituelle, des jambes droite et gauche, sont en effet repoussées aux extrêmes pour laisser la place à une troisième jambe relevant d’un centre gauche tiraillé par une droite molle. Tirée à hue et à dia, cette dernière dénuée de toute autorité pour orienter une quelconque fonction, se repose alors sur l’arbitrage de l’autorité judiciaire qui est toute prête à combler le vide laissé par la quatrième jambe manquante. L’autorité judiciaire s’adjuge ainsi ce pouvoir de fournir une quatrième jambe qui ne se contente pas de contribuer au mouvement, mais s’arroge en outre le droit d’en assurer la conduite en lieu et en place du peuple souverain ou de son représentant légitime, le chef de l’État. Ainsi privé de tête par évincement progressif de son chef légitime, ce corps politique se trouve dès lors condamné à errer, tout désorienté, faute de réussir à faire fonctionner une véritable alternance droite-gauche lui permettant de donner un véritable sens à sa marche. Il est alors inévitablement réduit à l’adoption d’un mouvement de toupie bien peu compatible avec la marche déterminée d’un État souverain.

De la même manière que la chute de l’empire romain tenant debout sur une seule jambe grâce à une ramification de racines polythéistes étendues, s’est enclenchée après le remplacement de celles-ci par celle d’un monothéisme judéo-chrétien plus profonde, la chute de ce nouvel empire occidental a probablement débuté avec le siècle des Lumières et l’affaiblissement de la religion chrétienne dans nos démocraties modernes, dont on peine encore à concevoir l’issue. Notons tout de même que le pouvoir spirituel qui lui succèdera à l’échelle mondiale, devra pouvoir imposer son autorité, dans le chaos des empires en reconstruction sur des espaces de plus en plus restreints. Après les échecs successifs de la Société des Nations puis de l’Organisation des Nations Unies, ce pouvoir spirituel devra sans doute reposer sur une Société des Peuples Souverains réunissant des États-Nations marchant sur leurs deux jambes dans une alternance droite-gauche toute démocratique. Ces États devront être soumis au seul droit international susceptible de pouvoir s’imposer à des peuples souverains, qui devra se fonder non plus sur cette sempiternelle intangibilité de frontières qui continueront à évoluer comme elles l’ont toujours fait depuis la nuit des temps, mais sur le droit imprescriptible des peuples à disposer d’eux-mêmes.



[1]     Autorité politique souveraine, civile, militaire ou éventuellement religieuse, considérée comme une personne juridique et morale, à laquelle est soumise un groupement humain, vivant sur un territoire donné (CNRTL).

[2] Du latin factio signifiant "manière de faire", groupe de gens qui agissent ensemble ou parti.

[3] Une sorte de cosmopolitique à la manière de Kant, ou de métapolitique ?

[4]     Voir à ce sujet mon introduction (une éthique allant de l’individu au collectif grâce à la connaissance de l’autre), éditée sur mon blog le 31/03/2025.

[5]     Voir également, à ce sujet : FB, En route pour 2024, 31/01/2024.


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