Du latin sentire, sensus, « action de sentir ». Le sens, cette « puissance innée de discernement » [1] pour Aristote, s’identifie à « l’effet produit » chez un sujet, dans sa mémoire, « par la réception d’un signal » [2], c’est-à-dire par la perception d’un fait. Dans le langage courant, le mot compte en français trois principales acceptions : entendu comme sensation ou faculté de sentir (les cinq sens, en anglais sense), il peut l’être aussi comme une orientation, un « but » vers lequel pointer (le sens de la flèche, en anglais direction), mais également comme signification (ce que l’on comprend, en anglais meaning). Ce qui pourrait passer pour une polysémie fâcheuse n’est en réalité que la traduction du processus de construction de sens qui se réalise dans la mémoire dès qu’une première observation s’opère.
Le sens désigne à la fois le moyen de perception d’un fait, son orientation par une intention (la cause que l’on sert), soit le « but » à viser, déterminé par le besoin du sujet émetteur ou récepteur du signal émis par le fait, et son effet sur le sujet agissant (émetteur ou récepteur), soit l’éclairage qu’il apporte à son action. C’est un moyen de perception (les cinq sens), soit un moyen d’observation (theôría), orienté par une intention, soit un guide ou une méthode (praxis), exerçant un effet (produit - poïésis) sur une mémoire.[3]
Le processus de construction de sens dans la mémoire pour éclairer l’action obéit en effet à une grammaire qui permet de structurer l’intuition en organisant la langue par « un ensemble de règles au moyen desquelles les mots sont groupés de manière à concourir à l’unité d’un sens »[4], pour exprimer une pensée discursive. La phrase y est commandée par une action ou une fonction exprimée par le verbe impliquant successivement : un sujet (étymologiquement, « jeté sous ») qui lui est subordonné et exerce la dite action ; et des objets (étymologiquement, « jetés devant ») placés devant comme autant de buts à atteindre, sur lesquels s’exerce l’action.
Donner du sens à l’action, c’est donc lui fixer un but. Lorsque l’action est l’expression d’une pensée, son sens (sa signification) est l’objectif poursuivi par celui qui l’énonce, ou l’objectif vers lequel, cherche à tendre consciemment ou inconsciemment celui qui la reçoit. Le sens implique une volonté, qui « peut être explicite ou implicite, consciente ou inconsciente ». « Il n’est de sens que pour un sujet (que pour un être capable de désirer ou de vouloir) » [5]. Le sens suppose donc un sujet capable de volonté et un besoin de savoir ou de faire savoir que celui-ci cherche à satisfaire. Lorsqu’elle répond à une volonté d'exprimer une représentation mentale (une idée) à laquelle il est nécessaire d'attacher une forme littérale permettant les échanges avec soi-même (réflexion) ou avec autrui (dialogue), la pensée prend un sens donné par l'objet qu'elle se fixe. Au contenu sémantique qui s'attache à la lettre, viennent se greffer un certain nombre de règles qui font de la représentation mentale ainsi exprimée, une pensée formalisée pour être transmise dans l'espace et dans le temps. Lorsque le besoin du récepteur rencontre celui de l’émetteur du signal, l’entente entre les deux assure la perfection de la transmission. C'est cette aptitude éminente à formaliser une représentation mentale pour la transmettre grâce à la langue, qui distingue l'homme des autres espèces animales en lui donnant la possibilité de se libérer mentalement (par la pensée) de son ancrage physique dans l'espace et dans le temps.
Le sens, « c’est ce qui offre une direction (pour l’intelligence et pour l’action), c’est ce qui fournit des raisons de croire et d’adhérer »[6]. Dans un exposé traitant de la société de l’information qui s’adressait à des anthropologues et à des sociologues, le philosophe Jean-Michel Besnier nous suggère là que, tout en permettant de diriger l’intelligence et son prolongement dans l’action, le sens permet également de donner raison à une adhésion. Celle-ci ne serait pas seulement rationnelle parce que fondée sur une réalité calculable, mais ferait appel à la foi en une cause à laquelle il conviendrait de croire. Sans aller forcément jusqu’à l’insignifiance dénoncée par l’auteur dont l’intervention avait pour titre La société de l’information ou la religion de l’insignifiance, on peut retenir, à titre métaphorique, cette idée de religion alliant foi et raison pour donner du sens à l’action avec intelligence. La dimension spirituelle que cet appel à une certaine foi suggère, nous incite à donner au sens, ce supplément d’âme que le sens commun permet d’apporter à nos actions.
[1] Yvan Pelletier, La dialectique aristotélicienne Les principes clés des Topiques, Société d’Études Aristotéliciennes (2e édition) Monographies Philosophia Perennis, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2007.
[2] Sylvie Leleu-Merviel, La traque informationnelle,
Volume 1. ISTE éditions, 2017.Sylvie Leleu-Merviel, op.
cit..
[3] Voir à ce sujet « L’épistêmê grecque » in Francis Beau, Le renseignement au prisme des sciences de l'information, Thèse de doctorat, Université Polytechnique Hauts-de-France (laboratoire DeVisu), 2019, p. 214 (§ 2531).
[4] Charles Serrus, La Langue, le sens, la pensée. PUF, 1941.
[5] André Comte-Sponville, op. cit. p. 528 (entrée SENS).
[6] Jean-Michel Besnier, La société de l’information ou la religion de l’insignifiance, Revue européenne des sciences sociales, Tome XL, 2002, N° 123, pp. 147-154, 01/06/2002.
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